mardi 7 février 2012

le quotidien, l'impossible, l'incertain [Philippe Jaccottet]


Risque pris. Non du collage mais de l'assemblage de trois textes, trois extraits, trois citations. Non pour démontrer, prouver mais, comme l'auteur le dit ici : 'Ne rien expliquer, mais prononcer juste'. Risque pris en ce chemin, qui est peut-être impasse, absence de chemins, de cerner trois 'topiques' de la poésie, du moins telle que Philippe Jaccottet l'entend. À nous, à sa suite, de l'entendre... telle que nous l'entendons.  






Le quotidien : allumer le feu (il ne prend pas du premier coup, parce que le bois est humide, il aurait fallu l'entasser dehors, cela aurait pris du temps), penser aux devoirs des enfants, à telle facture en retard, à un malade à visiter, etc. Comment la poésie s'insère-t-elle dans tout cela ? Ou elle est ornement, ou elle devrait être intérieure à chacun des gestes ou actes : c'est ainsi que Simone Weil entendait la religion, que Michel Deguy entend la poésie, que j'ai voulu l'entendre. Reste le danger de l'artifice, d'une sacralisation 'appliquée', laborieuse. Peut-être en sera-t-on réduit à une position plus modeste, intermédiaire : la poésie illuminant par instants la vie comme une chute de neige, et c'est déjà beaucoup si on a gardé les yeux pour la voir. Peut-être même faudrait-il consentir à lui laisser ce caractère d'exception qui lui est naturel. Entre deux, faire ce qu'on peut, tant bien que mal. Sinon, risque d'apparaître le sérieux du sectaire, la tentation de porter la bure du poète, de s'isoler, en 'oraison' (ce qui gêne quelquefois chez Rilke). Pour moi du moins, je dois accepter plus de faiblesse.

Notes du carnet (La semaison), II. 



L'impossible : événements, ce qu'il faut lire ou voir dans les journaux tous les jours, c'est à proprement parler l'insoutenable. Il semble donc impossible de poursuivre et l'on poursuit cependant. Comment ?

Parce que la poésie pourrait être mêlée à la possibilité d'affronter l'insoutenable. Affronter est beaucoup dire.

Ce qui me rend aujourd'hui l'expression difficile est que je ne voudrais pas tricher — et il me semble que la plupart trichent, plus ou moins, avec leur expérience propre ; la mettent entre parenthèses, l'escamotent.

Dès lors devraient entrer dans la poésie certains mots qu'elle a toujours évités, redoutés, et toutefois sans aller vers le naturalisme qui, à sa façon, est aussi mensonge. Il y a une région entre Beckett et Saint-John Perse qui sont aux deux extrêmes, et tous les deux systématiques.

Mais c'est être perpétuellement à deux doigts de l'impossible.

Notes du carnet (La semaison), II. 



À partir de l'incertitude avancer tout de même. Rien d'acquis, car tout acquis ne serait-il pas paralysie ? L'incertitude est le moteur, l'ombre est la source. Je marche faute de lieu, je parle faute de savoir, preuve que je ne suis pas encore mort. Bégayant, je ne suis pas encore terrassé. Ce que j'ai fait ne me sert à rien, même si ce fut approuvé, tenu pour une étape accomplie. Magicien de l'insécurité le poète…, juste parole de Char. Si je respire, c'est que je ne sais toujours rien. Terre mouvante, horrible, exquise, dit  encore Char. Ne rien expliquer, mais prononcer juste.

Comment recommencer pourtant ? Tout est là. Par quel chemin détourné, indirect ? Par quelle absence de chemins ? À partir du dénuement, de la faiblesse, du doute. Avec l'aide de l'oubli de ce qui fut fait, du mépris ce qui est fait et applaudi, conseillé ou intimé aux écrivains d'aujourd'hui.

En particulier par défi à l'aplatissement des âmes. Non point les défroques des princes, des chevaliers, mais leur fierté, leur réserve. Il n'est pas de poésie sans hauteur. De cela au moins je suis sûr, et fort de cette assurance à défaut d'une autre force. Mais pas de châteaux : les rues, les chambres, les chemins, notre vie.

Notes du carnet (La semaison), I. 



>Philippe Jaccottet, L'encre serait de l'ombre - Notes, proses et poèmes choisis par l'auteur, 1946-2008, Poésie / Gallimard, Paris, 2011. On trouvera ces extraits respectivement aux pages 209, 203 et 110.



À Dalila, de prime manière,
  à Noëlle et Tarek, de seconde et tierce manière.
 À tous trois, tout cordialement.


mardi 24 janvier 2012

PASSION puissance2 [Annie Molin Vasseur]




photo : Josée Lambert



Il suffit de pousser une étoile sur le côté gauche du cœur,
quand le cœur est oublié et de se pencher côté corps,
quand le corps est est est… oublié, multiplié, nié,
égaré, quand le corps… quand la mémoire… quand le
cerveau… cerveau lent (traduire cerf-volant, très utile
l'étymologie même si on exagère côté analogie).
Il suffit de pousser une étoile du bout du doigt, du
bout du cœur, du bout du dire, histoire de faire pas-
sage aux petits enfants à venir. Pourquoi croyez-vous
donc être en Occident où ne naissent que nous-
mêmes ?
Performance, performons
il faut faire une installation
et brancher la vidéo
pour que mémoire nous revienne
je suis, tu es, il* elle et nous sommes, le livre unique
tiré à multiples exemplaires, l'amour au coin des yeux.
Il suffit de pousser une étoile.
Il suffit de ?
pousser ?
une étoile ?

* 'Je te ferais me précéder, si tu me fais précéder'



>Annie Molin Vasseur, PASSION puissance2, p. 100, Au Noroît, Montréal, 1984.


samedi 27 août 2011

'Genius loci', la géographie et le génie des lieux [Jean-Robert Pitte]



Nous autres géographes n'avons donc qu'une fonction et, j'oserais dire, qu'une seule utilité : révéler le génie des lieux afin d'aider les Hommes à trouver l'harmonie avec eux-mêmes et avec leurs contemporains en quelque lieu qu'ils se trouvent. Lorsqu'on demande à >Xavier de Planhol de définir la géographie, il ne se lance pas dans de longues explications épistémologiques, il répond en substance : cela sert à dire pourquoi les choses sont ici plutôt que là. On pourrait ajouter qu'elle cherche pourquoi toutes les réalités terrestres sont circonscrites dans l'espace par des frontières plus ou moins nettes. Toute science — dont il faut rappeler qu'aucune n'est à proprement parler exacte —, qu'elle soit de la matière, de la vie ou de la liberté humaine, est confrontée à des questions de répartition spatiale à toutes les échelles, mais seule la géographie en a fait le socle de ses interrogations et a constamment perfectionné ses méthodes pour tenter d'y répondre. Nous devons aider notre époque à retrouver l'intimité avec le génie de chaque lieu et de chaque espace. Il y va de l'avenir de l'humanité puisque nous touchons là au plus profond de la relation qu'elle entretient avec la Terre qui la porte et lui permet de vivre.


Extrait de 'Le génie des lieux' de >Jean-Robert Pitte, CNRS Éditions, Paris, 2010.






Réhabiliter la géographie, cette science 'démodée', voilà à quoi s'emploie Jean-Robert Pitte, géographe, membre de l'Institut, dans ce petit essai — une cinquantaine de pages — consacré au 'génie des lieux' que l'on ne lirait, peut-être, que pour les quelques pages d'introduction d'un chapitre initial intitulé  'Là, tout n'est qu'ordre et beauté', qui s'articule autour de trois exemples significatifs : Tokyo, le plus grande métropole du monde et le 'vide' de son Palais impérial, le temple d'Ise [>illustration] — également au Japon — régulièrement reconstruit à l'identique, chaque vingt ans, depuis 1500 ans et, en contrepoint, la disparition de la population de Sainte-Kilda, quatre petites îles des Nouvelles-Hébrides écossaises, qui, suite à l'intervention, à la fin du dix-neuvième siècle, d'un pasteur évangéliste borné et sectaire, voit progressivement 'sa culture communautaire, ses chants millénaires, ses danses, ses rites étranges' bannis et se voit ainsi 'normalisée'. Les insulaires s'exilent et, en 1930, les derniers habitants demandent à être évacués définitivement en Australie. La suite de l'essai se lit à la lumière de cette éclairage et sa philosophie se résume dans cette citation finale de >Victor Ségalen : 'Lois de la physique appliquée, voyages mécaniques confrontant les peuples. Où est le mystère ? Le Divers décroît. Là est le grand danger terrestre. C'est donc contre cette déchéance qu'il faut lutter, se battre, mourir peut-être avec beauté.'



mardi 14 juin 2011

Après ma journée faite… [Gérard de Nerval]


Gérard de Nerval
photographié par Nadar



Après ma journée faite…
Je m'en fus promener !
En mon chemin rencontre
Une fille à mon gré.
Je la pris par sa main blanche.
Dans les bois je l'ai menée.

Quand elle fut dans les bois…
Elle se mit à pleurer.
— Ah ! qu'avez-vous la belle, la belle ?…
Qu'avez-vous à pleurer ?
— Je pleure mon innocence…
Que vous allez m'ôter !

— Ne pleurez pas tant, la belle…
Je vous laisserai.
Je la pris par sa main blanche.
Dans les champs je l'ai menée.
Quand elle fut dans les champs…
Elle se mit à chanter.

— Ah! qu'avez-vous la belle ?
Qu'avez-vous à chanter ?
— Je chante votre bêtise
De me laisser aller :
Quand on tenait la poule,
Il fallait la plumer.


>Gérard de Nerval, Chansons du Valois, extrait de Gérard de Nerval — Poésies. Texte établi et présenté par Albert Béguin, collection du Bouquet, édité par H.-L. Mermod, Lausanne, 1947.

dimanche 19 décembre 2010

Faites passer... [Philippe Jaccottet]







Dans la nuit me sont revenues, avec une intensité pareille à celle que produit la fièvre, d'autres images de promenade ; au sortir d'un de ces rêves où l'on voudrait que certain nœud moite et vertigineusement doux ne se dénoue jamais. Cette fois-ci, c'était toujours la même réalité, un morceau du monde, et en même temps une espèce de vision, étrange au point de vous conduire au bord des larmes (cela, donc, non pas sur le moment, mais dans la nuit qui a suivi, devant, telles qu'elles me revenaient, ces images insaisissables d'un fond de vallée perdu où pourtant nous étions réellement passés).

Une voix me disait (ce n'était pas celle du coucou qui avait été perceptible à plusieurs reprises à travers la pluie, seule cage qui pût le tenir captif sans le décourager d'appeler), bizarrement : "Faites passer…" — comme on le fait d'une consigne pour la troupe si le message ne doit pas être ébruité, s'il s'agit d'un secret dont la victoire ou le salut dépend. Personne ne disait cela que le lieu même où, moi aussi, je passais. Ce n'étaient d'ailleurs pas des paroles, un message ; tout juste une rumeur un peu au-dessus du sol, un peu plus haut que ma tête, au bord de la route.


>Philippe Jaccottet, 'Après beaucoup d'années', 'Hameau', extrait, Éditions Gallimard, Paris, 1994.

jeudi 25 novembre 2010

Dov'è la sorgente? Où est-elle la source ? [M.H. Akalay]


Dov'è la sorgente?
Dove scorre il sangue degli innocenti?
Dove malvagi venti devastano
Bambini e fiori di menta?
Dov'è l'ombra eclissato il sole?
Dove volgari vulcani eruttano
Miseria ed abiezione?
Dove calcare i passi
Sulla raffinata sabbia del dolore?
Dove leggere il nome
Sulla putrida pelle d'esilio?
Dove seminare?
Dove annidano letali aracnidi?
Dove cogliere i petali e frutto?
Là nelle anime di quei sassi
Bagnati di lacrime dei venti



Tra il ponte vecchio e Budino



Où est-elle la source ?
Où coule-t-il le sang des innocents ?
Où des vents mauvais font-ils leurs ravages
De bambins et de fleurs de menthe ?
Où l'ombre éclipse-t-elle le soleil ?
Où de misérables volcans crachent-ils
Misère et abjection ?
Où les pas foulent-ils
Le sable poudreux de la douleur ?
Où peut-on lire le nom
Sur la peau putride de l'exil ?
Où peut-on semer ?
Où nichent-elles les araignées mortelles ?
Où peut-on cueillir les pétales et le fruit ?
Là dans les âmes de ces cailloux
Baignés des larmes des vents ? 


Mohamed Hakim Akalay [1944-2010], 'Ombre Nascoste' ['Ombres Cachées'], Imprimerie de la Commune de Pérouse [PG, Italie], 2002. Traduction de v.l. [en ce jour et en affectueux souvenir, 25 juillet 2010 - 25 novembre 2010].


On trouvera plusieurs autres textes et poèmes de l'auteur dans les différentes pages du site, sous le clavier, la pagedu blogue le-blog-a-vincent ainsi que dans celui-ci même.  Photo : v.l., sur un motif non exploité de M.H.A., Acquatino, juillet  2010.

vendredi 19 novembre 2010

le senti d'asphalte [Tarek Essaker]







inerte 
immerge le vertige  
t'emporte te prolonge 
traces nouées 
chaos avec ce trouble fécond 
de ton ailleurs ellipse 
entre surprendre à tout instant 
force vitale au hasard oubliée 
et silence qui tisse la rosée  
et l'indicible dans l'oblique horizon 
l'éclat vigile 
éraille les signes 
d'un désordre nu
et n'en laisse aucune trace…


>Tarek Essaker, 18 novembre 2010

Photo : v.l., 29/07/10 [à la mémoire de M.H.A.]

lundi 25 octobre 2010

Inabouti[e]



Je ne sais pourquoi, subitement, l'envie de crier.




Et puis l'image de l'oie sauvage s'enlevant de la surface du lac.




Pingsha luo yan
Sur la plage, les oies sauvages
Chen Zhong, luth solo

vendredi 15 octobre 2010

Et je compris que c'était la Mer... [Léon-Paul Fargue]







Rappel


Il aime à descendre dans la ville à l’heure où le ciel se ferme à l’horizon comme une vaste phalène. Il s’enfonce au cœur de la rue comme un ouvrier dans sa tranchée. La cloche a plongé devant les fenêtres et les vitrines qui s’allument. Il semble que tous les regards du soir s’emplissent de larmes. Comme dans une opale, la lampe et le jour luttent avec douceur.

Des conseils s’écrivent tout seuls et s’étirent en lettres de lave au front des façades. Des danseurs de corde enjambent l’abîme. Un grand faucheux d’or tourne sur sa toile aux crocs d’un buisson plein de fleurs. Un acrobate grimpe et s’écroule en cascade. Des naufrageurs font signe à d’étranges navires. Les maisons s’avancent comme des proues de galères où tous les sabords s’éclairent. L’homme file entre leurs flancs d’or comme une épave dans un port.

Sombres et ruisselantes, les autos arrivent du large comme des squales à la curée du grand naufrage, aveugles aux signes fulgurants des hommes.



Marées


J’ai découvert la mer, enfant, rue de Sèvres, un matin plein de courses, au seuil des vacances, en pleine fièvre de départ. Mon père me pressait la mains sans rien dire et se hâtait, de son pas carré. De temps en temps, je regardais d’en bas le doux souci de son profil, et le tournant de son chapeau à haute forme où le ciel d’été défilait. Les maisons s’écartaient et glissaient peu à peu devant un estuaire, que les passants bordaient de sillons mâchurés, comme nous en tracions, le crayon à plat, pour les côtes et pour les montagnes, quand nous faisions une carte de géographie.




Nous arrivions au Bon Marché: "Tu vois...", commença mon père. En effet. J’aperçus un port fermé de grilles, un môle, un vaisseau immense, aux vitres brillantes, aux cheminées bleues, comme j'en avais vu l’image en couleurs dans un vieux livre, et qui me fit penser à l’Astrolabe, à la Zélée ou au Vengeur, des dames de proue coiffées de fanaux, des hublots laiteux, des lampes qui brûlaient dans le plein jour, des battements d’ailes blanches et jaunes, des claquements de pavillons, des fumées coupées de cris chantants et de cloches, et je compris que c'était la Mer.


Léon-Paul Fargue, extrait de 'D'après Paris', Gallimard, Paris, 1939.


On le nommait le 'Piéton de Paris'. C'est le titre du recueil consacré à Paris qui précède celui qui ici nous livre ses deux textes inauguraux. Léon-Paul Fargue [1876-1947] fut tout à la fois le piéton-poète et le poète-piéton de Paris ; ces textes en témoignent. Et, c'est cheminant dans la ville lumière, la ville somnambule, que, aussi bien l'enfant de 'Marées' que l'adulte de 'Rappel', découvrent cette autre ville, ville-océan, qu'est Paris avec ses ports dans chaque quartier et ses immeubles-paquebots à chaque coin de rue. Tristement, c'est dans un tel navire, à l'angle de la rue de Sèvres et à quelques centaines de mètres du Bon Marché, que l'infatigable voyageur de la ville termina ses jours au lendemain de la guerre, cloué dans un fauteuil.

vendredi 10 septembre 2010

Ballade des biens immeubles [André Gide]

S'il est un livre qui est une petite Bible, le livre 'par excellence', et ce n'est pas trop dire, c'est celui-ci 'Les Nourritures Terrestres' [1897]. Si l'auteur, s'adressant à Nathanaël, son 'disciple' intérieur, ne cesse d'y clamer à propos de 'ce manuel d'évasion, de délivrance', 'quand tu m'auras lu, jette ce livre — et sors. Je voudrais, ajoute-t'il, qu'il t'eût donné le désir de sortir — sortir de n'importe où, de ta ville, de ta famille, de ta chambre, de ta pensée. n'emporte pas mon livre avec toi. Si j'étais Ménalque — son 'maître' intérieur —, pour te conduire j'aurais pris ta main droite, mais ta main gauche l'eût ignoré, et cette main au plus tôt je l'eusse lâché, dès qu'on eût été loin des villes, et je t'eusse dit : oublie-moi. Que mon livre t'enseigne à t'intéresser plus à toi qu'à lui-même, — puis à tout le reste plus qu'à toi [extrait de la préface]. Mais, toujours, des mille détours, des mille voyages où l'auteur mène Nathanaël, se dégage un désir d'accomplissement qui est une délivrance, la délivrance de soi. Ainsi, sans doute, faut-il entendre, non sans une ironique fantaisie, cette 'ballade' que chante, au livre IV, Mopsus, un soir dans un jardin sur la colline de Florence qui fait face à Fiesole.



André Gide en 1893



Ballade des biens immeubles 

Quand la rivière commença à monter,
Il y en eut qui se réfugièrent sur la montagne ;
D'autres qui se dirent : le limon engraissera nos champs,
D'autres qui se dirent  : c'est la ruine ;
D'autres qui ne se dirent rien du tout.

Quand la rivière eut bien monté,
Il y avait des endroits où l'on voyait encore des arbres,
D'autres où l'on voyait des toits de maisons,
Des clochers, des murs, et plus loin des collines ;
D'autres endroits où l'on ne voyait plus rien du tout.

Il y avait des paysans qui firent monter leurs troupeaux sur les collines ;
D'autres qui emportèrent dans un bateau leurs petits enfants ;
Il y en eut qui emportèrent de la bijouterie,
Des mangeailles, des papiers écrits, et tout ce qui pouvait flotter d'argent.
Il y en eut qui n'emportèrent rien du tout.
Ceux-ci, qui avaient fui dans des barques entraînées,
Se réveillèrent dans des terres qu'ils ne connaissaient pas du tout.
Il y en eut qui se réveillèrent en Amérique ;
D'autres en Chine, et d'autres sur les rives du Pérou.
Il y en eut qui ne se réveillèrent pas du tout.

Puis Guzman chanta la 

Ronde des maladies 

[…]


… mais ceci est une autre histoire…, à moins que ce ne soit que la suite de la même… Nathanaël nous le dira peut-être… [ajouté par moi, v.l.] 


>André Gide, Les Nourritures Terrestres, Livre IV, chapitre III, pp. 97-98, édition de 1927.


Je dédie cette page à ce vieux livre, que je n'ai pas jeté et que je traîne depuis mes quinze ou seize ans, et, plus encore, à celui qui, au même âge, avant moi, en fit l'acquisition, neuf encore.

mardi 31 août 2010

Hommes, souvenez-vous des marches et des haltes [Henri Pichette]


Hommes, souvenez-vous des marches et des haltes.
Hommes, la gorge en feu, nous bûmes aux fontaines.
Hommes penchés dehors, les trains vous emportaient.
Hommes, je vous revois offrir des roses rouges.
Hommes, mes délicats, vous tuiez des oiseaux.
Hommes à tout venant les veillées vous fanèrent.
Hommes, descendez l’eau, debout sur les  péniches...
Faites encor vos jeux ! clamèrent les forains.
Les roues lancées à bras tournaient, tournesols ivres,
Avec un bruit fou de crécelles. La lumière
Inspirait les joueurs suffisamment pour que
Leurs lèvres parussent murmurer des mots d’or.
Certains criaient : Je mise sur la liberté.
Il leur fallut rompre les cordons de police.
Hommes nus, seriez·vous damnés de père en fils ?
On dit que vous avez la guerre dans le sang.
Dockers, coolies chinois, batteurs de tam·tam nègres,
Chômeurs américains, caravaniers arabes,
Peaux-Rouges peints sur des mustangs amadoués...
Hommes plongeant les doigts dans les raisins dorés ;
Hommes blottis au creux du foin ; hommes si noirs
Qui visitez les cheminées ; hommes donc à
La belle étoile ; hommes hélant les feux Saint-Elme ;
Hommes de nulle part qui parlez plusieurs langues ;
Camelots, boulangers, marneurs, anachorètes ;
Hommes ! anges ! démons ! je vous nomme. C’était...

C’était au temps parfait des blés et des bluets,
Fable de l’existence idéale ! Après quoi
Les laveuses battirent, agenouillées, les
Bleus de fondeurs, les soies d’amants, les tabliers
D’élèves, les draps lourds... Elles oignirent leurs
Mains de l’huile sainte du fleuve, et s’en allèrent.
Sur les chemins, la nuit venue, des dieux frileux.
Le visage en deux coupé par le clair de lune,
Vidaient leurs gourdes pour se donner des couleurs.
Alors roula l’hiver comme un beau tambour blanc.
La symphonie ? n’est qu’une affaire de patience.
Disait-on. Les arbres dépouillés chuchotèrent :
Où sa cache le loir ? Il leur vint à mémoire
Des cas désespérés : biche blessée, mésange
Prise à la glu, vanesse aux doigts d’une amoureuse.
Abeille qui se noie dans la bouteille close. `
Or le loir sommeillait. C'est là tout un poème.
Plus d’une fois les orgues lentes des nuages
Passèrent...  Travailleurs têtus, vous suspendiez
L'ouvrage pour entendre ! sauf les maréchaux-
Ferrants... Les écoliers faisaient pouce. Et la neige
Câline feutrait des pays où l’arbre est ange.
Mais un soir l’avalanche étouffe nos villages.
Le bruit court que la Mort a lancé son lasso.
Les étoiles crachent. Les chamois frappés de
Haut mal tombent à plomb, sans un cri, dans le vide.
Le ciel coupe la tête à l'aigle. Il va pleuvoir.
Le sang gicle et le jour prend place entre les pierres.
Nous pourrons dira qu’ils sont morts pour la patrie.
Rescapée, la poésie délire ; tandis
Que les sauveteurs s’épongent. Les fous ont peur.
La montagne fourbue dort ses lacs grands ouverts.
Ferré à glace, l’ordre crie haro sur le
Rêve ! et le rêve fuit dans les marges... Ainsi
On lyncha le lys blanc et l’on tua l’eau vive.
Les hommes s’éprenaient de femmes sans paroles.
Ils tournaient le danger comme un oiseau le chat.
La vie avait sur eux la lueur des cristaux...
L’amour n’hivernera plus. Holà ! bagarreurs,
Tombez la pèlerine et amochez les lampes
(Les sourdes lampes de la nuit sont des insultes).
La nuée couve des couteaux. L’émeute monte.
Nous déchirons Dieu. L'alcool irise l’âme.
Puis un canon balance le soleil en l’air.
On met les mains sur les yeux. C'est de la folie !
Le soleil soûl jure dans les peupliers trembles
Et saigne jusqu’à la Pâque sur les cerises.
Devant ce miracle nos ouvriers s’émeuvent.
Il fait bon. Leurs parlures font les chandeleurs.
La révolte s’ouvre, comme Christ que l’on cloue.
Les citrons dynamités de l’aurore éclatent.
Les saisons percutent. Je ne me souviens plus.


>Henri Pichette, Apoème 3, extrait de Apoèmes (avec un gris-gris de Antonin Artaud)
[en illustration, A.A., 1947],
Granit, collection de la Clef, janvier 1979.



Que dire de Henri Pichette ? sinon que, poète, il vécut à l'aplomb de la poésie..., toujours. Pour le reste que l'on se documente... et surtout que l'on lise. 'Les Epiphanies', il est déjà un long temps, me furent, sur ce plan-là, une révélation... de poésie.

samedi 21 août 2010

Au bois de Boulongne



Au bois de Boulongne
Comme on disait d'antan
On en lorgne des vertes et des trop mûres
Qui dit-on en ont tant
Tandis que moi je m'achemine
Assurément à petits pas
Cueilletant* la mûre mûre
Vers les verts étangs**
Où l'on en trouve tant
Vraiment des fiers... z'appâts


* Néologisme assurément mais tout autant enfant naturel et légitime de 'cueillir', car tout autant encore, et aussi assurément, de la mûre mûre on ne connaît que la 'cueillette'.
** Ne pas confondre les étangs du bois, viviers et enfants naturels et légitimes de la Seine, situés à proximité de l'hippodrome de Longchamp et du fleuve, avec les deux 'lacs' (supérieur et inférieur) artificiels, eux, creusés, selon un habile procédé hydraulique, à l'époque de Napoléon III entre la porte de la Muette et l'hippodrome de Neuilly.


Ces malheureux vers verts, véreux, bancaux, tordus et incertains sont dédiés à tous les bels, belles, pécheurs et pécheresses, pêcheurs et pêcheuses que connaît et qu'a connu le vieux bois de Boulogne, jadis complanté de chênes verts par le très vert Henri IV... ainsi qu'à ses promeneurs, dont je suis, et surtout, sans dérision, aux trente-cinq résistants parisiens assassinés là, le 16 août 1944 - trois jours avant l'insurrection libératrice - au pied des chênes encore verts dont les troncs portent toujours la marque des balles qui les abattirent et de la mémoire que nous leur devons.


Photo : v.l., Bois de Boulogne, barques sur le lac inférieur, 13/06/10.